Jeudi 24 février 2005
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Ce matin c'était rtt. Dans certaines boîtes c'est une journée par mois imposée à tout le monde en même temps, et comme ceux qui en décident sont sympas ou ne suivent que leurs intérêts personnels, c'est souvent le lundi ou le vendredi. Tout le monde en profite, tout le monde est heureux au même instant quand il reçoit le mail interne annonçant la bonne nouvelle.
Ici on a le droit de choisir, preuve de démocratie. Mais pas n'importe quel jour dans la semaine : mardi, mercredi ou jeudi. Et d'ailleurs pas un jour, juste un demi. Le matin.
Le réveil est donc étrange un matin de rtt. A la fois fatigué et perdu, on se réveille à la même heure que chaque matin, ne pouvant couper le rythme si fermement établi les semaines précédentes. Et puis on erre, pensant à l'après-midi de boulot qui arrive. On ne peut pas traîner, il faut être prêt à partir, il faut même penser à déjeuner plus tôt pour ne pas arriver en retard. Etrange. Presque dérangeant, finalement, le rtt.
Par sick my duck!
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Mercredi 23 février 2005
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Aujourd'hui, grande réunion générale. Elle aurait dû avoir lieu la semaine dernière, mais des travaux particulièrement bruyants accompagnés des vacances de ski du patron ont contraint au décalage de cette assemblée.
Le contenu fut concis mais intense. On nous expliqua en quoi il ne fallait pas croire les rumeurs qui couraient, comme quoi la boîte serait rachetée ou des choses comme ça. Ce sont des choses de grandes personnes, il faut les laisser s'en occuper entre elles. Nous, on a rien à dire. Et les non-CDI encore moins, puisqu'ils ne sont que de passage, comme tant d'autres avant eux. Toujours est-il que l'affaire pourrait évoluer dans les 3 à 6 mois à venir. Voilà qui devient intéressant.
Puis on nous a parlé de chiffres, de croissance, de petit coup de boost à donner pour finir bien comme il faut, avec comme objectif pour la nouvelle année fiscale de gagner la place de n°1 dans le secteur. Parce que n°2, c'est bien, mais il y a mieux. Et là, le coeur des foules s'est embrasé ; malgré la température presque négative de la grande salle empruntée pour cette réunion, les yeux pétillaient, les mains transpiraient, les gorges se nouaient, l'assemblée buvant les paroles de ses meneurs, rugissant contre le concurrent n°1 qui les nargue depuis des années.
On entendra même des individus se murmurer à eux-mêmes comme pour se rassurer, voire possédés par le discours vaticinant des big boss, "de toute façon on est meilleurs. Eux, c'est de la merde". Pathétique.
Par sick my duck!
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Mardi 22 février 2005
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Il fallait bien que cela arrive un de ces jours.
Au début, quand on n'exécute pas les tâches correctement, en
temps et en heure ou simplement maladroitement, ça passe. On est nouveau,
stagiaire, qui plus est, double handicap.
Mais au bout de deux semaines de vie commune entre 9h15 et 18h30
cinq jours sur sept, il devient de plus en plus dangereux de faire un faux pas.
Aujourd'hui mon responsable de stage m'a convoqué pour un
bilan. Ca tombe toujours quand on ne s'y attend pas. Chacun a donc pris sa
petite feuille "To do" me concernant et nous avons fait l'inventaire.
Résultat, trop de "pas fini" ou "pas eu de retour". Alors
le ton devient légèrement crispé, voire exaspéré. C'est là qu'il faut sortir
les yeux de chien battu, le front baissé, surtout ne pas chercher d'excuse mais
en rajouter, être compréhensif et humble. Et ça marche, la voix n'est plus
crispée, les remontrances se transforment en conseils.
Et pour remonter en flèche il n'y a qu'une solution : ne pas
fléchir et terminer le "To do" avant le temps imparti, en beauté qui
plus est. Autrement c'est foutu.
Par sick my duck!
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Lundi 21 février 2005
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11e jour de travail effectif. Oui car il faut compter en jours ouvrables pour les livraisons, c'est écrit en tout petit au bas d'une page perdue dans les méandres du site de la boîte.
Comme d'habitude je suis arrivé le premier de mon service. Ces quelques minutes matinales sont délicieuses, car outre la plante en plastique, personne ne s'affaire autour de moi, à trier des documents, à téléphoner sourdement, ou à se parler à soi-même, tout simplement.
Dans la fin de la matinée, alors que la moitié de la boîte est partie déjeuner, il m'a été possible de profiter des joies procurées par l'organisation en "open-space", c'est-à-dire tel une basse-cour pensée de manière à ce que chaque écran puisse être vu par au moins une personne. Il s'agit là d'une véritable stratégie de productivité pensée par les RH. C'est donc par inadvertance que je laisse tomber mes yeux sur le seul écran que je puisse voir outre le mien. Et quelle surprise ; un chef de produit qui matte tel un adolescent un site érotique, chaudement intitulé "Photos de stars nues". Il trépigne sur sa chaise, hésite à agrandir les images. Presque touchant. Quand quelqu'un se rapproche il revient à sa fenêtre de fiches produits, plongeant dans une concentration extrême sur une grille de tarifs. Et puis il reprend sa navigation là où il l'avait délaissée.
Après quelques longues minutes de délectation, voilà qu'un collègue arrive pour déjeuner avec lui. Il ferme alors toutes ses fenêtres, laissant apparaître son fond d'écran : la photo de ses gamins.
Par sick my duck!
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Samedi 19 février 2005
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Voilà deux semaine que ce stage a débuté. Deux semaines d'écoulées, vingt restantes. Début de la journée à 9h15, pause-déjeuner d'une heure et quart, départ pas avant 18h30. 80 heures déjà envolées, plus que 800. Bon, c'est bien partit.
Je suis étudiant en marketing dans une grande école parisienne. Les entreprises s'abreuvent de cette main-d'oeuvre jeune et dynamique, prête à tout pour un poste de misérable stagiaire indemnisé dans les meilleurs des cas un tiers du smic. Pendant six mois. Et encore, les tickets restaurants sont déduis de la paye, quand elle existe.
On entend partout que le stage c'est la clé de la réussite pour la jeunesse, cela favorise l'insertion dans l'entreprise, le grand plongeon dans le monde du travail. Peut-être. C'est surtout l'opportunité pour les entreprises de s'offrir le luxe d'employer des individus à moindre coût tout en attendant d'eux un rendement aussi performant que les autres salariés. D'autant que les stages les plus souvent proposés sont de six mois environ. L'année est coupée en deux, tous les six mois un crédule se relaye derrière le même écran, sur la même chaise, à côté des mêmes fleurs en plastique, pensant avoir atteint le poste suprême pour son niveau, juste en dessous de la direction marketing et pas très loin du bureau du big boss. Alors le jeune naïf accepte toutes les tâches demandées, il accepte de ne prendre un RTT que le jeudi matin et non un vendredi après-midi, il accepte finalement de ne pas être indemnisé, "la boîte est limite en ce moment, tu comprends".
Bien sûr qu'il comprend. Puis, au fur et à mesure, il entend des conversations "oui, on a raflé le budget Renault, trois fois rien en euros, à peine quelques millions". Mais bon, "la boîte est limite".
Par sick my duck!
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Publié dans : 2005 | le travail c'est la santé
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